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                                                     Il était une fois

             le Clos Landar                    

                        Contes pour les enfants

                                          et 

                     pour ceux qui le sont restés...

                                                                    ( En souvenir de Catalina)                            

                                        
                  

Nous sommes à l’Arbresle, jolie commune à quelques kilomètres de Lyon. C’est l’été, dans le ciel d’un bleu magnifique deux nuages parlent entre eux.

-  Qu’est-ce qui se passe en bas au Clos Landar, quel remue-ménage, on entend d’ici les éclats de voix…ça chauffe on dirait.

-  Tu n’es pas au courant ? le Clos va devenir un musée.

-   Bah… ça alors, j’en savais rien.

-   Ton collègue qui travaille au dessus de la mairie ne t’a rien dit ?

-   Non… y a un moment que nous n’avons pas parlé ensemble.

-   Ça été toute une histoire… enfin en bas ils s’étripent sur ce sujet.

-   On descend un peu pour mieux entendre ? Ça ne se fait pas, mais j’aimerais suivre un peu ce qu’ils disent.

 Nos deux amis nuages, doucement, se laissant porter par les courants, amorcèrent une descente vers le Clos Landar, la demeure où Monsieur Philippe vécut.

        

-  Pas plus bas… nous allons être repérés.

Dans la maison des voix se font entendre, on s’interpelle, on s’invective.

-  Moi ! Le toit de cette demeure… enfin je crois quand même que me revient de droit de parler de tout ce qui c’est vécu ici. Sans moi … enfin, cette maison aurait pris l’eau depuis bien longtemps. Je vous demande de ne pas l’oublier !

-  Parce que nous les murs qui te soutenons on compte pour rien ? Vous entendez ça ? Tu pousses un peu mon vieux !

Les fenêtres arrivèrent avec leurs voix tonitruantes pour dire leur utilité indispensable à cette maison et …

- Cela suffit ! Je demande le silence s’exclama le perron du jardin, moi aussi j’aurais bien des choses à dire, nous tous ici nous avons des histoires à raconter. Mais il n’y a pas que nous… les arbres du jardin, le petit étang où le Maître aimait se reposer. Vous ne pensez pas qu’eux aussi ont des droits pour raconter. Et vous oubliez tous ceux qui nous ont quittés, tous nos amis… les objets de ce lieu, nos frères les animaux qui également ont vécu ici… vous les oubliez donc !

Tous restaient silencieux. Le perron avait toujours été la voix de la sagesse.

-  Alors que faire demanda la cheminée ?

Le perron reprit la parole :

     

-  Que faire, hum…Nous allons demander à l’esprit de chaque objet, de chaque animal, de chaque  plante de venir ici.  Mais aussi aux vents, aux orages, à la pluie, aux rayons du soleil… , à tous. J’ai le Livre de Vie de la maison, il ne nous sera pas trop difficile de tous les retrouver.

Tous approuvèrent cette façon de voir. Les dispositions prises, la réunion du souvenir eut lieu. Il fallut plusieurs mois, jour et nuit pour que chacun conte les souvenirs qu’il avait de sa vie avec le Maître. Nous ne pouvons ici vous raconter toutes ces histoires, nous en avons choisi quelques unes. Les voici.

 

Le perron du jardin


    

J’en ai connu des pieds qui ont foulé mes marches. Certains visiteurs je les repérais tout de suite, à leur façon de poser leurs pieds, je les reconnaissais sur le champ. Vous vous souvenez quand le Maître a commencé à recevoir ceux qui venaient de Paris, je ne sais pas pourquoi je savais quand c’étaient eux, sans doute que d’arpenter la grande ville, Paris quand même ! Cela leur donnait un coup de pied différent, je ne me trompais pas.

Quand c’était Monsieur  Chapas par contre, je me doutais que c’était lui à cette discrétion qu’il avait, c’était après qu’il m’ait gravi que je me disais : tiens ! Ce devait être Monsieur Chapas.

Un jour le Maître a été bien gentil avec moi, il les a réunis autour de lui sur mes marches puis il a fait prendre une photo…on m’y vois bien, ça m’a fait plaisir.

J’aimais quand Victoire me remontait d’un pas léger, des fleurs du jardin dans les bras, je sentais parfois le bas de sa robe, c’était comme une caresse.

Mais le matin quand le Maître était là, je m’éveillais de bonne heure, il était matinal, et je voulais être dans les meilleures dispositions pour l’accueillir.

Je riais quand Félicie me dévalait en hâte parce que le Maître avait oublié sa pipe ou son chapeau, je faisais attention pour qu’elle ne tombe pas, elle lui était tellement dévouée, elle aurait pris tous les risques pour lui faire plaisir. Et quand notre ami le chien Pyrame  faisait la fête à Marc Haven qui arrivait de Lyon avec des gâteaux pour sa futur femme, il aurait bien voulu que le paquet tombât à terre pour les goûter, je lui disais : allez va plus loin. Mais la joie n’a pas toujours été là, vous le savez bien tous, nous sommes toujours dans la peine de son départ.

Je ne peux oublier quand Victoire nous a quittés pour un autre monde. Il était là, sur ma première marche, avec son ami Alfred Haehl qui était venu le voir. Je n’ai jamais vu mon Maître dans cet état, dans cette détresse, et quand il lui a dit : « Tu sais Alfred la mort de Victoire m’a crucifié vivant, je l’aimais tant…ils m’ont supplié pour que je la sauve, j’aurais tout fait pour elle, tout… mais pas d’aller contre sa volonté. La vie est bien dure mon pauvre Alfred. »

J’aurais alors voulu me ramollir, devenir végétal, pour l’enserrer de mon amour pour lui.

Le jour où le Maître est mort, il a eu tant de tristesse, tant de peine que je sentais sur moi les larmes  que tous avaient, se sont des larmes éternelles, elles tombent toujours sur moi malgré le siècle passé.

Je suis content que nous devenions un musée, la vie va reprendre pour nous, nous ferons  comme s’il était toujours là. Il ne nous a pas oubliés, non ! Il ne nous avait pas oubliés, je dois vous dire que j’ai douté bien des fois, j’ai pensé que nous allions finir brisés, détruits par les pelleteuses et les marteaux piqueurs ; c’était la mort qui arrivait. Mais il l’a voulu autrement. Merci à  lui, merci à notre bon Maître.  

L’oranger ressuscité

Vous vous souvenez tous de moi et de mon histoire, à l’époque dans notre monde des végétaux cela avait fait le tour de la région, et plus encore ; il y en a bien qui en ont été jaloux. J’étais mort et il m’a ressuscité, moi je savais bien que s’il le voulait il pouvait me redonner la vie. J’ai dépéri parce que l’on m’avait un peu délaissé, je ne l’ai pas supporté, je me suis dit : à quoi bon vivre. Le Maître m’a fait la leçon, il m’a dit : tu sais il te faut apprendre un peu à  vivre pour les autres, il n’y a pas que toi dans le parc, pour tous la vie est difficile. Et toi tu le sais, on te rentre à la maison l’hiver, d’autres restent au froid, tu as compris ? Oui, lui ai-je dit : Alors très bien je te redonne la vie. Il a effleuré mes branches mortes et sèches, je sentais la vie revenir, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.

J’ai tout fait ensuite pour lui faire plaisir, je lui ai donné les plus belles oranges que je pouvais. Quand il passait devant moi il tournait la tête et me faisait un petit sourire. Tous les visiteurs m’admiraient quand ils venaient, certains connaissaient mon histoire, je voyais bien que ceux-ci me regardaient différemment.

Un jour je ne sais ce que j’ai pris, j’avais des boutons sur toutes mes feuilles, on ne l’avait pas prévenu, il n’était pas content, il a disparu toute une après midi dans son laboratoire, le soir il est revenu me voir m’a badigeonné d’un liquide, c’était pas agréable puis il m’a dit : ça va s’arranger. Il a fait venir Pierre le jardinier et lui a expliqué comment il fallait poursuivre le traitement, et surtout de ne pas m’oublier. Mais le Maître ne l’a pas fait que pour moi, il nous aimait tous au jardin, nous en avons souvent parlé entre nous.

 

La commode fracturée

 

Mon histoire est un peu cocasse, vous de la maison vous la connaissez, mais je me dois de la raconter à tous. J’ai été acheté par la belle mère de notre Maître, madame Landar m’avait payé fort cher à un antiquaire lyonnais. Moi vous pensez, j’étais ravie d’aller au Clos Landar, la légende circulait dans notre confrérie que tous les meubles étaient bien entretenus chez les Landar, pour sûr ils avaient les moyens.

Puis Monsieur Philippe est arrivé dans la famille par son mariage, je ne l’appelais pas Maître à l’époque. Peu à peu j’ai bien senti que ce n’était pas tous les jours facile dans la maisonnée, vous savez ce que c’est dans une famille, tout le monde à son petit caractère et l’on ne veut pas toujours être accommodant, si vous me permettez ce jeu de mot. Madame Landar mettait toujours dans un de mes tiroirs la somme d’argent prévue aux dépenses de la semaine, elle fermait le tiroir avec une clé qu’elle portait toujours sur elle.

Un jour, je n’ai jamais su ce qui est arrivé mais le Maître est arrivé vers moi d’un pas résolu, il parlait à voix basse : bon sang il me faut cet argent, on voit bien que c’est pas elle qui doit payer les loyers des pauvres, ah la la… qu’est ce qu’il faut pas faire dans cette vie, enfin tant pis j’ai pas le choix. Il s’était munis d’une barre en métal et s’attaquait au tiroir où l’argent se trouvait. J’aurais voulu l’aider, mais j’étais ennuyé, si je le faisais la patronne allait me tomber dessus. Je l’ai laissé forcer un peu puis je lui ai donné un coup de main, c’est qu’avec la force qu’il avait il l’aurait réduit en morceau mon tiroir !

J’ai appris le soir par une rumeur qui circulait par les murs, qu’en bas lors du repas l’ambiance était un peu tendue.

Un autre jour le Maître, avec d’autres de mes collègues, nous a fait sortir sur la terrasse, il voulait semble-t-il donner une petite leçon à sa belle mère, elle croyait pas beaucoup en lui, c’est ainsi. Il a commandé à la pluie de tomber, alors qu’un soleil magnifique rayonnait quelques minutes avant, la pluie tomba en averse sur nous, et bien, vous n’allez pas le croire, pas une goutte d’eau sur nos revêtements de marqueterie. Puis il nous a fait rentrer, chacun retrouvant sa place. Depuis je sais que quand le Maître est là je ne crains pas l’eau.

 

 Le lapin mangé

 

           

Oui commode, je connaissais ton histoire, mais tu sais c’est sans doute à cause de cela que j’ai fini dans les assiettes sur la table familiale. Le Maître m’aimait beaucoup, quand il faisait le tour des clapiers il me sortait de la cage et me caressait avec douceur. Il m’avait dit un jour : toi, tu ne finiras pas à la casserole, je t’aime, ne t’inquiètes pas. Nous, nous savions pertinemment que nous étions là pour un jour servir de repas aux humains, que voulez vous c’est notre destin, nous le savons, c’est pas facile mais c’est ainsi ; mais avec la promesse du Maître je savais que ma vie allait changer.

Mais voilà qu’un matin, alors que le Maître était sorti, Madame Landar a demandé à Max le cuisinier d’aller me chercher et de me préparer pour le repas du soir. Le soir arriva, autour de la table du grand salon le repas commença. Le Maître se semblait pas décidé à manger ; comme sa femme s’en inquiétait, il fit un effort, il prit ses couverts pour découper ma chair, mais il se douta de quelque chose. Il fixa alors du regard sa belle mère, se leva d’un bond, posa sa serviette et sortit de table sans un mot. Je me dis depuis que décidément avec les humains c’est jamais simple.

 

La canne du Maître

 

    

Le Maître avait plusieurs cannes qu’il affectionnait, il nous utilisait les unes après les autres, comme pour nous faire travailler toutes. Nous sommes discrètes, personne ne nous remarque, nous passons partout, mais nous en avons vu des choses, nous en avons entendu des paroles. Ce soir j’aimerais vous conter l’histoire où je suis devenue parapluie.

Un jour avec mon Maître nous avons rendu visite à monsieur Chapas qui habitait rue Tronchet à Lyon. Le Maître était passé prendre un café avant que d’aller faire sa séance rue Tête d’Or. Ils parlaient de choses et d’autres, des dernières nouvelles du quartier, de madame Bronchue qui n’allait pas fort, mais qui devait venir cette après midi à la séance. Regardant pas la fenêtre le Maître dit : Et bien… c’est parti pour la journée on dirait. En effet la pluie tombait fortement. Poursuivant leur conversation ils commencèrent à descendre l’escalier, le Maître m’avait bien en main s’appuyant sur moi à chaque marche nouvelle.

Monsieur Chapas ouvrit la porte cochère.

-  Ah Maître voyez la pluie redouble, je vais chercher un parapluie.

-  Mais non, mais non Jean tu ne vas pas remonter… on va s’arranger j’ai ma canne. 

-  Votre canne ?.

-  Allez Jean, serre-toi contre moi.

Le Maître me brandit fièrement aux dessus de leur tête. Je me suis dit : il n’y est pas du tout aujourd’hui le Maître, je ne suis pas faite pour cela. Et là, surprise, j’éloignais la pluie de leur tête comme si j’étais devenue un parapluie. Quand j’ai raconté cela à mes collègues le soir en rentrant elles n’en revenaient pas.

 

 L’étang 

 

Le Maître ne venait pas souvent me voir, il n’avait pas souvent le temps de se reposer, mais grâce à mes amis du jardin j’avais des nouvelles. Parfois, le soir venant j’entendais son pas marchant sur le sol. L’automne, c’étaient les feuilles jonchant le sol qui m’avertissaient de loin, et l’hiver le crissement de ses pas sur la neige. Il descendait la petite inclinaison du terrain qui menait vers moi et allait toujours vers le même endroit qu’il affectionnait. Avant, du haut il m’avait contemplé tournant son regard dans toutes les directions, observant les arbres qui me bordaient. Il était attentif à tout, et tous avaient son attention et son amour. Je l’appelais en faisant davantage miroiter les reflets de la lune sur mon eau, ou je faisais quelques mouvements de vaguelettes. Je l’entendais me dire : j’arrive, un peu de patience. Il venait me confier ses tracas, ses soucis mais aussi ses joies et ses espoirs ; je lui donnais mon calme, ma plénitude, ma douceur. Il repartait me remerciant toujours de ce moment passé avec moi. Il y eut un jour où le Maître fut tellement accablé de tristesse que je l’entendis parler au Père et lui demander la force de continuer, parce qu’il n’en pouvait plus des hommes.

 

Outechaï, le lévrier du Maître

 

  

Je viens de Russie, le Tsar m’a donné en cadeau à Monsieur Philippe pour le remercier de ses faveurs. J’ai un nom qui est difficile à dire pour vous ici Outechaï, ce qui veut dire : consolation, distraction.

Le jour où je suis arrivé au Clos Landar je redoutais l’accueil des autres, surtout de Pyrame qui était le chien de la maison depuis de nombreuses années. Mais il m’a fait la fête, m’a reniflé, je portais des odeurs qu’il ne connaissait pas. On a beaucoup parlé, moi de la Russie et de ma vie là bas et lui de sa vie avec son Maître. Il m’a prévenu des habitudes et des caractères de chacun, de nos heures de repas. Je me suis rapidement habitué.

J’ai bien des anecdotes à vous conter, je ne peux vous les dire toutes. Il m’en revient une qui me fait encore rire. Le Maître avait invité des personnes à prendre le thé, il n’y avait que des femmes, des grandes dames, elles sont toutes pareilles de Russie, de France ou d’ailleurs, je les connais bien. La conversation s’engagea, elles glissaient avec aisance des sujets spirituels aux propos insipides quand ce n’était pas les ragots de famille, elles parlaient entre elles, parfois elles interpellaient le Maître pour lui poser une question, il leur répondait placidement, tirant sur sa pipe et de son autre main fourrageait dans ma crinière. À un moment, une de ses dames, peut être un peu énervée de voir le Maître avoir plus d’attention pour moi que pour elle lui dit :

- Maître, comme vous aimez votre chien !

- Et oui, j’aime beaucoup mon chien parce qu’il ne parle pas.

 Il y eut quelques raclements de gorge chez ces dames qui avaient bien reçu le message, elles se calmèrent, le silence devenait agréable, sans doute pas pour elles, au bout de quelques minutes les bavardes avaient remis ça. Je levais mon regard vers mon Maître qui baissant le sien vers moi haussa les sourcils en soufflant profondément.

Je suivais parfois mon Maître dans ses marches sans fin à Lyon. Un jour nous étions place des Terreaux, nous venions de sortir de son laboratoire, il avait passé toute la nuit à travailler avec Berthe à des lotions, des baumes, des onguents. Il était fatigué et s’était arrêté quelques minutes chez Lou, prendre un café, sans prendre le temps de s’asseoir d’ailleurs. Nous marchions place des Terreaux, il y avait au bout de celle-ci, à l’endroit où stationnent les charrettes à bras, les carrosses, les landaus, un cheval en particulier qui s’ébrouait dans un hennissement qui résonnait dans tout l’espace. Mon Maître avait accéléré le pas avec Berthe à sa droite, je le suivais quelques pas derrière, je les rejoignis et les dépassèrent pour aller dire bonjour au cheval qui me renifla la truffe. Puis le Maître et Berthe arrivèrent, il lui caressa la tête et échangea quelques mots avec son propriétaire :

- C’est une bien belle bête.

- Ça pour sur … mais il a un foutu caractère, on me l’a vendu il y a deux ans, on m’avait dit tu verras, il est très doux, ben avec moi il m’en fait baver.

Celui-ci s’éloigna interpellé par un copain. Le Maître resté seul avec le cheval approcha  son visage lui murmura à l’oreille : Tu souffres, mon pauvre petit, prends patience. Je sais que tu n’es pas à ta place, mais ne te tourmentes pas : j’arrangerai cela. Pour le remercier le cheval émit un hennissement de joie tout en poussant le Maître avec sa tête : Oh… tu vas me faire tomber… allez tout doux. Puis prenant sa grosse tête dans ses mains lui dit avec tristesse : Tu m’as reconnu, toi ; mais les hommes ne me reconnaissent pas.

Une autre fois je l’ai suivi dans un quartier pauvre de Lyon, dans une rue sombre et humide, c’était l’hiver je tournais sans cesse autour du Maître pour me réchauffer. Nous avons gravi un vieil escalier en bois, arrivés au deuxième étage le Maître a  frappé à une porte, une dame toute ridée vient lui ouvrir, nous sommes rentrés, il régnait une ambiance lourde. Je voyais un lit avec un corps allongé dessus. Il y avait d’autres personnes présentes, certaines pleuraient, le silence régnait. À pas lents le Maître s’approcha du lit, j’étais resté en arrière, mais je regardais tout avec attention.

Mon Maître s’approcha du lit sur lequel reposait un jeune homme, resté dans le silence pendant quelques secondes il lui dit : fier, regarde, mon Maître avait levé la main comme pour lui montrer quelque chose. Puis inclinant le haut de son corps au dessus du lit, il lui dit :

- Vois-tu ce que je te montre ?

 Le jeune homme répondit :

- ô que c’est beau.

- C’est beau, bien sur que c’est beau… c’est là où tu vas aller.

Le jeune homme souriait comme un enfant, le Maître poursuivit : n’oublie pas lorsque tu seras là ceux que tu laisses ici-bas. Tous étaient  saisis par ce qui se passait, j’entendais le Maître respirer lentement, concentrer son énergie sur ce jeune homme. Brusquement d’une voix grave qui m’aurait fait peur si je ne connaissais pas mon Maître il lui dit : Fier … rends-moi ton âme. Ces paroles me semblèrent résonner dans la chambre, répétés à l’infini par tous les objets présents. La mère du jeune homme s’approcha, se mit à pleurer et le Maître la serra très fort contre lui et pleura avec elle, puis il lui dit à voix basse : c’est ainsi…, mais je serai toujours avec toi, ne crains point.

Depuis que j’ai retrouvé mon Maître il n’y a pas un jour ou je ne remercie le Tsar qui m’a offert à lui. 

 

Le fauteuil de la chambre    

 

 

J’ai accompagné le Maître pendant de nombreuses années, il aimait se reposer sur moi, la plupart du temps il avait auparavant choisi une pipe parmi sa collection qu’il avait, et venait la fumer en regardant par la fenêtre le haut des arbres et le ciel qu’il entrevoyait de la position dans laquelle il se trouvait. Parfois sa femme rentrait, prenant toujours soin de frapper à la porte doucement, elle venait s’asseoir à ses côtés, restant silencieuse ou lui racontant les difficultés de la journée. Il l’écoutait, parfois hochait la tête, où fronçait son menton quand il n’était pas satisfait de quelque chose.

Je ressentais toutes ses vibrations, cette énergie infinie qu’il avait, cette force qui émanait de lui. Quand il était tracassé il posait sa main droite sur mon bras, tournant sa pipe entre ses doigts, et de l’autre main il tapotait le bois dont j’étais fait. J’essayais toujours de me faire accueillant, d’être disponible pour lui, de lui apporter un peu de réconfort. Je savais que j’avais la meilleur part à ses côtés. Dans les derniers mois de sa vie je l’ai accompagné pratiquement tous les jours, il ne pouvait plus dormir allongé, alors il venait prendre un peu de repos en ma compagnie.

Mais le mercredi 2 août de l’année 1905 je compris que c’était son dernier jour. Il avait beaucoup maigri depuis quelque temps, il ne se rasait plus. Le matin, Félicie vint lui apporter un bouillon, il n’y toucha pratiquement pas, il lui demanda d’ouvrir un peu la fenêtre, l’air ensoleillé lui fit du bien sur les traits de son visage qui étaient devenus exténués. Arrivèrent son cher Dac et madame Philippe. À un moment, tous deux s’étaient éloignés vers le fond de la chambre, restant en silence comme absorbés dans leurs pensées.

Je sentais la respiration du Maître de plus en plus difficile, ses doigts rentraient dans mes accoudoirs, il me faisait mal, je supportais pour lui, que n’aurais-je supporté, pour qu’il restât encore un peu avec nous. Puis il se leva, je le vis tituber faire quelques pas, son cher Dac tournant la tête à ce moment le vit  s’effondrer, sa femme cria et courut vers son mari ; c’était fini.

Je vis alors plusieurs oiseaux se poser sur le bord de la fenêtre, regardant la scène, ils pleuraient ; d’un coup ils s’envolèrent dans toutes les directions en criant : Notre Dieu… notre Dieu le grand Pan est mort, notre Maître, notre ami est mort. et un voile noir tomba sur nous tous, sur le Clos Lander, sur le jardin, sur les alentours et bien au delà, aux confins du Monde et de l’Univers.

 

Nous les objets, les meubles, les souvenirs de cette demeure nous voudrions tous rentrer, nous espérons que si vous nous avez en votre possession vous aurez la gentillesse de nous ramener vers notre demeure.                                                                                 

                                                          Dominique Maistre. Week-end des Rameaux 2011.

 
   

   

                                                                                Illustration : Catalina, Robert Roth.